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Décryptage data

Comment un aéroport fabrique la "ville la plus dangereuse France"

Ratio passagers/habitants : 28 000 pour 1. Voilà comment un village du Val-d'Oise se retrouve étiqueté "ville la plus dangereuse de France".

Quentin Pion Par Quentin Pion ·Blog·Décryptage data··Mis à jour le ·8 min de lecture
aeroport-dangereux

1. Roissy en tête, Orly tranquille

Dans la plupart des classements de villes les plus dangereuses construits à partir des données publiques de délinquance, Roissy-en-France apparaît parmi les communes les plus mal notées de France. Avec un score de sécurité de 0 sur 100 sur les chiffres 2025, elle frôle le sommet du palmarès. Aucun de ses 2 674 habitants ne se sent en danger pour autant.

À 30 kilomètres de là, Orly fait tourner un aéroport presque aussi gros, 30 millions de passagers par an. Sa commune-hôte affiche un score de 23 sur 100. Pas premium. Pas dangereux non plus. Juste normal.

Deux aéroports majeurs, deux résultats opposés. La différence ne vient pas de ce qui se passe dans les terminaux. Elle vient de la façon dont on compte.

2. Comment se calcule un taux de criminalité communal

Le SSMSI (Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure) publie chaque année les chiffres officiels. La méthode est simple. On prend tous les actes constatés par la police et la gendarmerie sur le territoire de la commune. On divise par la population municipale INSEE.

Résultat : un taux pour 1 000 habitants.

Ce que ce calcul mesure, ce sont les actes commis sur le sol communal. Vols, violences, escroqueries, cambriolages, dégradations.

Ce qu'il ne mesure pas, c'est qui sont les victimes, qui sont les auteurs, où ils habitent vraiment. Un fait commis sur la partie de la plateforme CDG située sur le territoire de Roissy-en-France est compté pour Roissy-en-France, même si la victime, l'auteur et le contexte n'ont aucun lien avec les habitants de la commune.

Le numérateur compte tout ce qui se passe sur le territoire. Le dénominateur ne compte que les habitants permanents inscrits au recensement. Quand une commune accueille un flux de population beaucoup plus grand que sa population résidente, le ratio se distord.

3. Le cas Roissy, démonté

2 674 habitants. 75 millions de passagers annuels. Ratio : 28 000 à 1.

Pour chaque résident permanent de Roissy, l'aéroport reçoit l'équivalent d'une ville comme Versailles tous les jours. Forcément, des incidents s'y produisent. Certains arrivent au commissariat. Tous viennent grossir le numérateur de la statistique communale.

Le détail du score Roissy est parlant. Vol sans violence : 886 pour 1 000 habitants (la moyenne France est à 9). Violences hors cadre familial : 98 pour 1 000 (moyenne 3,2). Escroqueries : 21 pour 1 000 (moyenne 6,5).

Ces chiffres ne disent pas que Roissy est dangereuse. Ils disent qu'un aéroport avec 75 millions de passagers génère un volume mécanique d'incidents, et que ce volume divisé par 2 674 résidents donne des taux qui défient l'intuition.

Un vol oublié dans une zone de fouille, un coup de poing dans une file d'embarquement, un faux billet repéré au comptoir : tout va au compteur de la commune. Pour ses habitants, qui vivent au village historique à 4 kilomètres des pistes, ces incidents pourraient se passer dans n'importe quelle ville française. Ils s'en passent, statistiquement, dans la leur.

4. Le contre-test : cinq autres aéroports français

Si l'aéroport était la cause directe, tous les aéroports majeurs devraient produire le même biais. Les chiffres montrent l'inverse.

Aéroport

Commune-hôte

Habitants

Score sécurité

Charles de Gaulle

Roissy-en-France

2 674

0 / 100

Orly

Orly

24 658

23 / 100

Nice Côte d'Azur

Nice

357 737

57 / 100

Toulouse-Blagnac

Blagnac

27 604

67 / 100

Bordeaux-Mérignac

Mérignac

78 090

67 / 100

Strasbourg-Entzheim

Strasbourg

293 771

55 / 100

Orly traite environ 30 millions de passagers, Nice 15 millions, Toulouse 9 millions. Les terminaux y génèrent les mêmes types d'incidents qu'à CDG. Mais la commune d'Orly compte 24 658 habitants. Celle de Nice, 357 737. Le numérateur (les actes) est divisé par un dénominateur (les résidents) qui absorbe le flux.

À Mérignac, ville de banlieue bordelaise de 78 000 habitants, l'aéroport ne pèse presque rien dans le total des actes constatés. À Blagnac, même histoire avec 27 600 habitants. Le score reste honorable.

Le seul cas où l'aéroport "dévore" le score, c'est Roissy. Pas parce que CDG est plus criminogène que les autres terminaux français. Parce qu'il a été planté sur la commune française la moins peuplée à abriter un grand aéroport.

5. Pourquoi CDG est unique : un héritage des années 1960

L'aéroport Charles de Gaulle a été décidé par arrêté interministériel le 16 juin 1964. À l'époque, l'État cherche un terrain dégagé au nord-est de Paris pour remplacer Le Bourget devenu trop petit. Le choix tombe sur un plateau agricole entre Roissy-en-France (1 800 habitants en 1962) et Tremblay-en-France, encore largement rural à l'époque.

Le choix d'un plateau agricole faiblement urbanisé répondait à une logique d'aménagement classique de l'époque : disposer d'un foncier vaste, limiter les nuisances aériennes sur les zones denses et faciliter les opérations d'emprise foncière. Le rééquilibrage de l'Île-de-France vers le nord faisait aussi partie de l'objectif officiel.

Soixante ans plus tard, l'effet boomerang frappe les statistiques. CDG est devenu le deuxième aéroport européen en trafic. Roissy-en-France est restée à 2 674 habitants, son cœur historique préservé volontairement, son périmètre limité par les emprises de l'aéroport et des voies de circulation. La commune n'a jamais grossi proportionnellement à l'infrastructure qu'elle accueille.

Six communes pour un aéroport. Un seul commissariat.

CDG est en réalité réparti sur six communes et trois départements. Les terminaux 2A à 2D et le pôle Roissypôle sont sur Tremblay-en-France (38 348 habitants, score sécurité 66 sur 100). Les terminaux 2E et 2F sont au Mesnil-Amelot (992 hab). Les terminaux 1 et 3 sont à Mauregard (341 hab). Le terminal 2G est à Mitry-Mory (20 456 hab, score 58). Roissy-en-France et Épiais-lès-Louvres complètent le pourtour côté Val-d'Oise.

Pourtant, c'est Roissy qui concentre l'effet statistique. Pourquoi ? Parce que la Direction de la police aux frontières (DPAF) qui couvre toute la plateforme CDG est implantée à Roissy-en-France, 6 rue des Bruyères. La plupart des faits constatés sur l'ensemble de l'aéroport (vols, escroqueries, infractions douanières, infractions liées au passage frontalier) sont enregistrés par cette direction et imputés administrativement à la commune où elle siège.

Le résultat se lit en deux groupes. Trois communes apparaissent statistiquement gonflées : Roissy (harm 84), Mauregard (23), Le Mesnil-Amelot (19). Toutes ont moins de 1 000 habitants. Trois autres restent à des niveaux normaux. Tremblay-en-France et Mitry-Mory absorbent le flux grâce à leur population résidente. Épiais-lès-Louvres voit ses indicateurs masqués au titre du secret statistique.

Voilà ce qui rend CDG unique en France. Tous les autres grands aéroports ont été construits près de villes déjà importantes (Orly, Nice, Strasbourg) ou suivis d'un développement urbain massif autour des pistes (Mérignac, Blagnac). À Roissy, le "village" et l'aéroport coexistent sans se ressembler. Les statistiques en prennent acte avec une brutalité gênante.

6. Cinq questions à se poser face à un classement de criminalité

Avant de partager un classement de villes dangereuses, il vaut la peine de passer cinq filtres rapides.

Quel est le ratio entre population résidente et flux de visiteurs ? Si la commune accueille un grand aéroport, un site touristique majeur, un centre commercial régional ou une station de ski, la population résidente ne représente qu'une fraction du flux quotidien. Le taux ne dit plus grand-chose du risque pour les habitants.

Quel type d'infraction tire le score ? Un classement gonflé par des homicides et des violences avec arme raconte une histoire différente d'un classement gonflé par des vols à l'étalage et des escroqueries. Les deux sont du "crime", pas le même.

Quelle est la strate de population ? Le SSMSI masque les indicateurs des communes où trop peu de faits sont enregistrés, pour respecter le secret statistique. La plupart des communes de moins de 5 000 habitants n'apparaissent donc pas dans les classements bruts. Quand une petite commune y apparaît malgré tout, comme Roissy avec son terminal ou Mont-Saint-Michel avec son flot de touristes, c'est précisément parce que son volume d'actes dépasse largement ce que sa population résidente laisserait attendre. Comparer ce type de commune à une métropole de 800 000 habitants sans tenir compte du filtre n'a pas grand sens.

Sur quelle durée la donnée a-t-elle été observée ? Une année isolée peut être atypique. Un événement ponctuel (manifestation, festival, fait divers majeur) gonfle artificiellement les chiffres d'un millésime.

Que disent les communes voisines ? Si une seule commune d'un secteur affiche un score extrême, le biais est probable. Si tout un bassin présente le même profil, le phénomène est réel.

7. Ce qu'Habity propose, et ce qui arrive

Une ville n'est jamais dangereuse "en soi". Elle le devient statistiquement quand on oublie de regarder qui vit là, qui passe là et ce que le chiffre mesure vraiment.

Le score sécurité affiché sur Habity est normalisé par strate de population. Une commune de 2 000 habitants n'est pas comparée à Lyon ou Marseille, mais aux autres communes de sa taille. Le comparatif voisin permet de situer immédiatement un score dans son contexte géographique. Et la rubrique sécurité de chaque ville détaille le type d'infractions, pas seulement le total.

Roissy n'est pas seule dans cette catégorie. Le pattern (petite commune résidente accueillant un flux massif) se retrouve ailleurs. Mont-Saint-Michel, Villiers-en-Bière, plusieurs stations de ski, plusieurs parcs d'attractions : autant de villes statistiquement dangereuses dont les habitants ne savent pas qu'ils habitent au sommet d'un classement.

La série Décryptage continue, commune par commune, biais par biais.

Le classement complet des villes les plus dangereuses reste consultable, désormais avec son mode d'emploi.


Sources

  • SSMSI Ministère de l'Intérieur : statistiques officielles de la délinquance enregistrée 2025, méthodologie de calcul des taux pour 1 000 habitants
  • Aéroports de Paris : trafic CDG 2024 (75M passagers), Orly (33M passagers)
  • DGAC : trafic des aéroports régionaux français 2024
  • INSEE : recensement population municipale 2025
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